LA MARMOTTE

Au cours de la belle saison,
Le plus casanier de nature,
Par goût, habitude ou raison,
S’offre une villégiature ;
C’est la coutume de partir
Loin de Paris, à la montagne,
Un besoin qui se fait sentir,
Une mode, enfin, qui se gagne.

Un bourgeois, l’esprit encore plein
Du récit plutôt fantaisiste
De quelque joyeux Tartarin,
Voulut – volonté qui persiste,
Naïf, mais tenace vouloir –
Voulut, dis-je, quelle marotte !
Quitter Paris pour aller voir,
Chez nos Savoyards,… la marmotte !

Par notre homme un fiacre est pris,
Où monte et sa femme replète,
Et lui non moins gros ; les colis
Y font la cargaison complète.
À la gare ils arrivent quand
Le train pour Modane se forme ;
Sur les quais, déjà s’embarquant,
Le flot des partants est énorme.
Nos époux, pour avoir un coin,
Prennent d’assaut une portière ;
D’occuper leur place ils ont soin,
Car ils ont payé place entière.
Et, lorsque s’ébranle le train,
L’époux, entre ses dents, marmotte,
Le visage de joie empreint :
« Demain, je verrai la marmotte ! »

Bien qu’on soit dans l’express du soir,
Qui fera de nuit le voyage,
On ne veut pas broyer du noir,
La conversation s’engage.

On s’entretient du lieu choisi
Pour l’estivale résidence :
L’un vante Aix, et l’autre Annecy,
Et chacun parle… d’Abondance ;
Celui-ci, qui vit le Mont-Blanc,
De le voir encore est bien aise,
Celui-là reverra, content,
La Maurienne et la Tarentaise…
De son coin, notre bon bourgeois
Que, rapide, le train cahote,
À son tour, élevant la voix,
Dit : « Moi, je vais voir la marmotte ! »
Mais voilà nos gens arrivés :

Quel spectacle s’offre à leur vue !
Des sapins, des monts élevés
Dont le sommet perce la nue ;
Des prés verts, des rocs sourcilleux
Dont la foudre fit la sculpture,
Où, loin des regards curieux,
Le chamois cherche sa pâture ;
Des torrents dont le flot se perd
Dans des lacs dont l’azur est l’onde,
Et plus d’un abîme entr’ouvert
Qu’avec effroi le regard sonde !

Pourtant, notre homme ne voit rien ;
Une seule chose lui trotte
Par la tête : « J’espère bien,
Dit-il, voir enfin la marmotte ! »

Bref, alors que maint voyageur
Dit du pays… monts et merveilles,
Notre incorrigible raseur
Fatigue toutes les oreilles
Avec son antienne, et tant
Qu’afin de se moquer, sans doute,
De se raseur impénitent
Qu’on évite, et même redoute,
Un Savoyard – le Savoyard
N’est pas dépourvu de malice… –
À notre bourgeois gras à lard,
Au tuyau de l’oreille, glisse :
« J’ai – prenez patience – appris,
Par un de vos compatriotes,
Que puisqu’on en manque, Paris
Va nous envoyer des marmottes ! »

Auguste Bouvier, in Petites fantaisies rimées, l’édition Savoisienne, Paris, 1907


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